Malgré les efforts du gouvernement québécois qui peine à intégrer professionnellement ses immigrants, la discrimination à l’embauche reste un phénomène constant rencontré sur le marché du travail.
Barrière de langue, manque de connaissances du marché canadien, difficulté d’accéder aux ordres professionnels. Pour chaque embûche surmontée s’en présente une nouvelle. Où est la ligne entre la discrimination et la responsabilité professionnelle ?
Enquête.
Portrait de la situation
Une étude du sociologue Paul Eid, qui a eu recours à l’envoi de CV fictifs pour étayer sa thèse, dresse un constat sans appel. À compétences égales, les CV portant un nom à consonance québécoise ont reçu deux fois plus de réponses positives que ceux portant un nom à consonance étrangère.
De ce fait, beaucoup d’immigrants doivent se tourner vers une reconversion professionnelle en deça de leurs compétences ou même s’établir dans d’autres provinces, l’Ontario en particulier. Au Québec, le taux de surqualification des immigrants est de 43% comparativement à 29,7% pour l’ensemble de la population québécoise. C’est donc dire que près d’une personne immigrante sur deux occupe un poste en deça de ses compétences. Le cliché du chauffeur de taxi diplômé d’un doctorat s’efface peu à peu pour donner la place à la réalité d’aujourd’hui: des diplômés de MBA qui travaillent dans les centres d’appels.
Les immigrants s’intègrent pourtant beaucoup mieux dans les provinces anglophones. Peut-on alors vraiment incriminer la barrière de la langue, ou celle-ci n’est-elle qu’un prétexte? En 2015, le taux de chômage des immigrants vivant à Montréal avoisinait les 10%, soit presque deux fois plus qu’à Toronto (6%) et Vancouver (5%), alors que ces deux villes comptent deux fois plus de personnes nées à l’extérieur du Canada.
Réalité sur le terrain
Derrière ces statistiques se trouvent des personnes qui ont un impact direct sur cette réalité, c’est-à-dire les professionnels en ressources humaines. Au-delà des professionnels, nous retrouvons les personnes qui subissent les conséquences de cette discrimination. Dans le cadre de cette enquête, nous sommes donc allés consulter ces personnes.
Au Québec, bien que la sous-estimation des qualifications concerne autant les immigrants européens, asiatiques ou africains, lorsque ces derniers se voient refuser un poste c’est bien souvent en raison de leur origine ethnique:
« Il existe un fossé important entre la culture québécoise et la leur », confie une conseillère en recrutement sous couvert de l’anonymat. « La barrière de la langue et le communautarisme sont les principaux obstacles à une bonne adaptation professionnelle ». En effet, il est fréquent que les immigrants originaires du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne ne maîtrisent pas l’anglais. Elle tient pourtant à rappeler que ce n’est pas systématiquement la faute des candidats : « il y aussi la méfiance des employeurs vis-à-vis de la communauté musulmane depuis les divers attentats ». Une méconnaissance de l’autre qui renforce la discrimination.
Hamsa est arrivé du Maroc en 2010. Diplômé en comptabilité d’une université québécoise, il multiplie les candidatures depuis deux ans, en vain. «Bien que des organismes m’aient assuré que mon CV était bien aux normes québécoises, je n’ai reçu aucune réponse à mes candidatures, et je sais que cela est dû à la consonance de mon nom de famille » confie-t-il. Il a, en effet, consulté des organismes de recrutement afin de s’assurer que sa façon de présenter sa candidature n’était pas un obstacle à son embauche. Plus le temps passe, plus les chances pour Hamza de décrocher un emploi dans son domaine s’amincissent, car les recruteurs ne manqueront pas de s’interroger sur les compétences du jeune homme et la raison pour laquelle il n’a pas été recruté dans les mois suivant l’obtention de son diplôme. Une issue probable pour Hamza risque d’être la surqualification.
Bien que les différences culturelles entre les Québécois et les Européens soient souvent perçues comme étant négligeables, les immigrants occidentaux rencontrent aussi des situations semblables, comme en témoigne Camille, psychiatre diplômée en France : « Malgré mes démarches pour obtenir le droit d’exercer au Canada et bien que ma spécialité soit en pénurie ici, aucun hôpital n’a retenu ma candidature, se contentant juste de me répondre que mon profil ne correspondait pas au poste ». Une situation paradoxale dans une province victime du vieillissement de sa population, et qui cherche à tout prix à combler sa pénurie de main d’oeuvre grâce à l’immigration, souvent plus diplômée que les natifs. Surtout quand on sait que le secteur médical québécois possède plus de six cents postes vacants, principalement en psychiatrie et en gériatrie. « Un directeur des ressources humaines a eu l’honnêteté de me dire que c’était parce que je suis Française » renchérit la jeune femme, qui envisage désormais de retourner en Europe.
La méconnaissance de l’anglais joue également un rôle important pour les nombreux Français présents au Québec. « Les immigrés français, qui pour la plupart ne sont pas bilingues, rencontrent eux aussi beaucoup de difficultés d’intégration » note la conseillère en recrutement. « ll y a une incapacité à valoriser, à accepter et à reconnaître les diplômes, les connaissances et les compétences qui ne sont pas canadiennes, qui ne sont pas québécoises » déplore Mia Homsy, directrice de l’Institut.
Un constat déplorable soutenu par Peggy, également consultante dans les ressources humaines. « En plus de la méconnaissance des normes locales, on décèle la crainte que l’expérience des candidats ne soit pas à la hauteur des attentes québécoises », explique-t-elle, préconisant « la mise en place d’une formation en interne ou la réalisation d’un test technique avant l’embauche ».
Un sondage effectué par nos soins auprès de spécialistes en ressources humaines met en évidence un sentiment mitigé quant à la qualification de la discrimination : 50% des personnes interrogées estiment que refuser une candidature par manque d’expérience canadienne ne constitue pas un motif de discrimination selon la Charte canadienne des droits et des libertés. La principale raison évoquée est la nature même de l’emploi occupé : les différents codes réglementant les professions diffèrent d’un pays à un autre, il est donc normal d’exiger une connaissance des codes en vigueur ici. Les résultats du sondage laisse deviner un problème sous-jacent, soit celui de confondre ‘’manque de connaissance technique du marché canadien” et “manque d’expérience canadienne”. La différence est importante; dans le premier cas, ce manque de connaissance technique du marché canadien peut se présenter chez différents candidats, qu’ils soient natifs du Canada ou immigrants, alors que dans le deuxième cas, on discrimine systématiquement les immigrants.
La difficulté à reconnaître les diplômes et les compétences: est-ce là le vrai problème ?
Les efforts déployés par le Premier ministre Couillard visent surtout la reconnaissance des équivalences des diplômes étrangers. Le processus demeure une démarche compliquée, longue (trois ans en moyenne) et onéreuse, sans l’assurance de trouver un poste par la suite. « Mon équivalence m’a coûté 25 000 dollars » témoigne Camille. Le processus induit souvent d’effectuer un stage ou une formation complémentaire, au détriment de revenus, ce qui pousse près de 28% des candidats à abandonner en cours de route. Camille a donc dû débourser 1 000 dollars par semaine pendant treize semaines de stage, qu’elle a abandonné par la suite.
Une situation qui nécessite une profonde réforme des ordres professionnels, comme l’a préconisé le gouvernement il y a quelques mois, en adoptant la loi 98, censée faciliter la mise à jour des compétences professionnelles. Le Québec a d’ailleurs signé en 2008 un accord bilatéral avec la France, visant à faciliter l’intégration des médecins français au Québec, et vice versa. Un accord loin d’être respecté.
Ces réformes sont également soutenues par l’Institut du Québec, qui en plus, voudrait interdire aux employeurs d’exiger qu’un immigrant ait déjà une expérience professionnelle au Canada, comme l’a fait l’Ontario.
Mais les ordres professionnels ne sont pas les seuls responsables, quand on sait que seulement 15% des immigrants éligibles demandent l’accès à un ordre.
On traite le problème de l’intégration au marché du travail des immigrants comme s’il en était un de manque de compétence. Or, après avoir vu la réalité sur le terrain, nous sommes en droit de nous demander si le réel problème n’est pas plutôt la peur de l’autre. La question demeure: où est la ligne entre la discrimination et la responsabilité professionnelle ?